Par Malorie SARR

L'INTROUVABLE RELATION FORMATION / EMPLOI

 

Les trente dernières années ont été marquées par des mutations majeures des organisations de travail, le déclin du taylorisme et le développement des services. Ces organisations exigent de nouvelles capacités professionnelles et entraînent une modification profonde des structures de l’emploi au profit des qualifications les plus élevées.

Au même moment, s’installe le chômage de masse qui touche alors plus de 10% de la population active et continue de sévir aujourd’hui. Ce chômage touche plus particulièrement les jeunes et les faibles niveaux de qualification. Bertrand Schwartz, dans son célèbre rapport sur l’insertion sociale et professionnelle des jeunes (1981), préconisera un accompagnement global au sein des Missions Locales, mettant l’accent sur l’accès à la formation, comme clé d’accès à l’emploi.

Le système éducatif, rendu responsable de l’écart, tente d’apporter des réponses en élevant le niveau général de qualification et en se rapprochant du système de production par le développement de la formation professionnelle et de l’alternance. Mais son manque de cohérence interne est un frein majeur : les lycées d’enseignement professionnel sont concurrencés par les centres de formation d’apprentis, les formations sont hyperspécialisées et nuisent à la polyvalence requise aujourd’hui (le nombre de CAP est encore très élevé malgré les études du CEREQ qui prouvent qu’aujourd’hui le lien entre diplôme préparé et métier exercé est remis en question).

En parallèle sont menées des politiques successives qui depuis 1977 s’appuient sur des programmes de formation : « La formation devient à la fois le pivot des politiques, le substitut et le palliatif à l’emploi, le sésame vers l’emploi. » (Tanguy, 1994)

Combien de mesures et contrats aidés n’a-t-on vu fleurir sur le terrain de l’insertion ? Contrats de qualification puis de professionnalisation, contrats emploi solidarité et contrats emploi consolidés puis contrats d’accompagnement à l’emploi, bref, depuis les fameux TUC (Travaux d’Utilité Collective) de 1984, les dispositifs se sont succédés sans grande cohérence malgré des tentatives de coordination comme le crédit formation individualisé instauré en 1988. Le CFI visait à coordonner les dispositifs jeunes et en même temps se voulait un nouvel instrument d’aide à l’orientation des jeunes (puis des salariés adultes) les plus vulnérables et les plus éloignés de l’emploi. Le CFI nous renvoie aux missions locales qui sont alors chargées de coordonner et de suivre les parcours personnalisés d’insertion.

Mais le CFI n’a pas eu raison de la cacophonie des dispositifs de retour à l’emploi. Le très grand nombre des acteurs (AFPA, UNEDIC, ANPE, Missions Locales, Maisons de l’Emploi, PLIE, DDTEFP, Cap Emploi, CCAS etc.) associé à la division artificielle du public des demandeurs d’emploi (jeunes, adultes, rmistes, handicapés, indemnisés, bénéficiaires des minima sociaux, habitant en ZUS etc) et au nombre incalculable des mesures rend aujourd’hui illisible le paysage de l’insertion.

Cette même logique adéquationniste que vont tenter d’observer les régions après que la grande vague de la décentralisation leur ait attribué des compétences en matière de politique éducative et de formation…

Les régions vont ainsi réenvisager l’hypothèse de l’adéquation entre emploi et formation et faire appel aux branches professionnelles pour déterminer les besoins.

Mais toutes les tentatives d’adéquation seront vouées à l’échec tant qu’on considérera la relation formation-emploi et non la relation formation-travail, l’emploi étant la traduction juridique du travail.

La fusion des deux termes et surtout le recouvrement de l'un par l'autre, à savoir l'occultation du travail par l'emploi et plus particulièrement par le statut, est source de disqualification de nombreuses personnes en situation d'emploi peu valorisé ou dévalorisé mais effectuant des tâches tout à fait reconnues quand elles sont effectuées dans d'autres statuts! 

L'habit ne fait pas le moine et il faut cesser de se focaliser uniquement sur le statut, sur le type d'emploi pour englober aussi dans le regard, le contenu et le contenant, le travail et l'emploi.

Comme le dit Paul Santelmann (Directeur de la Prospective à l'AFPA) , « nous avons besoin aujourd’hui de réinvestir le lien formation – travail ».

Enfin, il est temps de replacer la responsabilité des entreprises dans cette relation déséquilibrée. C’est parce que les entreprises ont évolué et qu’elles sont de plus en plus exigeantes en termes de qualification qu’il devient de plus en plus difficile pour les jeunes d’accéder à un premier emploi et que les personnes les moins qualifiées restent sur le bord du chemin.

L’appareil éducatif n’est pas seul responsable de la qualification des personnes. Les entreprises aussi doivent contribuer à professionnaliser leurs travailleurs ou leurs futurs travailleurs. Aujourd’hui certains secteurs comme le bâtiment et la restauration sont en crise. Des emplois ne sont plus pourvus et le papy-boom qui s’annonce va encore aggraver la situation.

Dans ce contexte, des entreprises ont compris qu’il était important d’aller chercher des demandeurs d’emploi et de les amener vers leurs métiers. Citons l’exemple d’ETDE (filiale du groupe Bouyghes). Cette entreprise de bâtiment recherche 80 plombiers en Ile-de-France et vient de monter deux actions d’insertion (dont une passerelle) afin de recruter des jeunes sans qualification et de leur proposer un parcours de formation.

L’engagement des entreprises dans les processus d’insertion, leur engagement dans la professionnalisation de leur salariés via des dispositifs comme la VAE, voilà les conditions nécessaires à la résolution du problème du chômage aujourd’hui.

Les conditions de la réussite résident dans la capacité des entreprises à accompagner les mutations identitaires, dans l’aptitude de l’encadrement à rendre lisibles les compétences attendues des salariés et plus largement dans sa capacité à faire évoluer les organisations en fonction des compétences et non l’inverse. La réforme de 2004 marque une rupture importante de ce point de vue. La formation n’est plus considérée comme un droit d’accès ou une obligation de dépense incombant de l’employeur mais comme un levier de changement dans les relations de travail. Cette loi permet d’articuler le plan de formation et le développement des aptitudes et des compétences à plus long terme au travers d’une co-construction.

Les organisations ont aujourd’hui des outils afin de devenir qualifiantes et responsables. Alors,…